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    13sept2017
    Risques majeurs, tous concernés ? par Ludovica Giobbe et Chloé Leroux

    blog_VSC

    L’adaptation aux risques majeurs est l’un des enjeux clés de notre époque. Nous avons tous un rôle à jouer : si les autorités fixent les règles, les entreprises peuvent-elles agir en permettant aux citoyens d’acquérir les bons réflexes ?

    Photo : NOAA/CIRA

    On pourrait croire que les risques majeurs ont fait irruption dans nos vies au cours des dernières années de manière aussi surprenante que tragique, et qu’il nous appartient de réaliser ce triple exploit : nous convaincre que le risque zéro n’existe pas, ne plus tout attendre de l’Etat pour assurer notre protection et nous doter dans le même temps des moyens nécessaires pour faire face à ces situations nouvelles.

    Cette perception est doublement fausse. Tout d’abord car les risques majeurs sont présents dans nos vies depuis plus de 40 ans, si l’on prend comme marqueur l’accident tragique de rejet de dioxine survenu sur la commune de Seveso en 1976 et qui dicta la norme éponyme ; Ont suivi quelques drames restés comme des « symboles » en la matière, de Bhopal à Tchernobyl pour ne citer qu’eux… Ensuite, car le principe selon lequel le citoyen est le premier responsable de sa sécurité a été inscrit, il y a plus de 12 ans, dans la loi du 13 août 2004 de modernisation de la sécurité civile : « Tout citoyen y concourt par son comportement. Une véritable culture de la préparation au risque et à la menace doit être développée. »

    Premiers responsables de notre sécurité ?

    Nous sommes donc passés d’une situation où le citoyen s’en remettait exclusivement à l’Etat à la situation actuelle, où l’évolution et la diversification de la menace rendent indispensable l’engagement de tous. Nous sommes confrontés à un obstacle majeur au coeur d’un réel paradoxe ; nous attendons que le pire se produise pour faire évoluer les situations, et nous pensons dans le même temps que le pire est derrière nous. A cela s’ajoute un constat qui ne facilite pas le progrès : sans définition précise des rôles, chaque acteur fantasme sur les moyens des autres, au sein des entreprises comme plus largement au sein de la société civile, entre pouvoirs publics et acteurs privés.

    Informer ne suffit plus

    Les pouvoirs publics et les acteurs de la crise mettent à disposition des citoyens des informations sur les différents risques auxquels ils sont confrontés. Or ces campagnes d’information, d’une part, ne visent souvent qu’un risque précis et, d’autre part, ne font qu’inciter le citoyen à faire preuve de plus de vigilance. Si le citoyen est souvent informé, il est rarement formé et méconnaît encore son rôle d’acteur fondamental de la sécurité en cas de crise. Par ailleurs, la surabondance d’informations brouille les messages et nuisent à la compréhension des enjeux.

    La culture du risque se limite trop souvent à la connaissance et à « l’acceptation » du risque par la population, sans que celle-ci n’ait véritablement conscience du rôle qu’elle a à jouer. Or, pour qu’une société résiliente puisse émerger, elle doit être préparée à une culture de la crise. C’est parce que les Japonais appréhendent dans leur quotidien le risque de tremblement de terre qu’ils ont acquis les gestes adéquats pour faire face à un tel événement.

    C’est bien parce que chaque citoyen prend conscience de son rôle (compréhension du risque, connaissance et acquisition des procédures à suivre, exercices d’entraînement, etc.) que la société civile dans son ensemble peut mieux accepter les risques.

    Si des progrès restent indéniablement à faire dans le développement de la « culture de préparation au risque et à la menace » dans la société civile, force est de constater que certaines entreprises ont su saisir la balle au bond.

    Il y a encore quelques années, seules les entreprises exposées quotidiennement à un risque – le plus souvent technologique – disposaient d’un plan de prévention des risques, de gestion et de communication de crise. Aujourd’hui elles sont non seulement de plus en plus nombreuses à « s’ouvrir » à la culture de la crise, mais elles commencent à étendre leurs process à d’autres risques que ceux purement liés à leur activité. Elles s’intéressent à d’autres menaces, telles que les cyber-attaques, la menace terroriste, les risques sanitaires ou les catastrophes naturelles qui, par un effet de dominos, peuvent impacter tout leur écosystème.

    Développer une véritable culture de la crise au service de la gestion des risques

    La loi du 13 août 2004, en ouvrant à d’autres acteurs que les pouvoirs publics la protection des populations, a permis aux entreprises de devenir des relais de la culture du risque auprès de leurs propres publics (salariés, clients, fournisseurs, sous-traitants, etc.), comme cela a été le cas en 2011, lors de l’épidémie de grippe H1N1.

    (S’) informer, (se) former

    Les entreprises ont appris à se doter d’outils pratiques, de process, qui leur permettent, une fois la crise survenue, de l’affronter efficacement. Elles se forment, testent ces mêmes process dans des situations au plus proche du réel lors d’exercices dont la vocation est de créer de véritables réflexes chez les participants. Le risque nucléaire fait ici figure d’exemple. Lors des exercices organisés par la MARN (Mission d’Appui à la gestion du Risque Nucléaire), la mobilisation des acteurs (préfecture, autorité de contrôle, exploitant) est testée, mais c’est avant tout la coordination et la remontée d’informations entre eux qui est évaluée. Il est aujourd’hui possible de s’inspirer de ces pratiques afin de diffuser largement au sein de la population la culture du risque et les bons réflexes. quatre pistes peuvent dès lors être étudiées :

    1. Renforcer la formation aux risques majeurs au sein des entreprises et inviter le citoyen à y participer

    Les exercices comme Sequana 2016, dont l’objectif est de réunir l’ensemble des acteurs de la crise pour les préparer au risque inondation, pourraient être généralisés à d’autres risques en fonction des besoins des différents bassins de population. L’objectif n’est pas de créer un climat anxiogène mais d’aider les publics concernés à se représenter une crise et s’y préparer réellement.

    2. Préparer le citoyen dès la scolarité : journée de la sécurité civile

    L’expérience prouve que la préparation à la gestion de crise, dès le plus jeune âge, permet de renforcer la culture du risque. Aujourd’hui, les citoyens sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à s’informer et à se former à ces situations nouvelles. Une journée obligatoire de prévention et de sécurité civile pourrait par exemple apprendre aux collégiens les bons réflexes. Les modules proposés seraient déterminés en fonction de la cartographie des risques dans chacune des régions, sur la base des plans de prévention des risques (PPR) établis par chaque commune. Les entreprises pourraient apporter leur expérience et partager leurs pratiques en participant à ces journées.

    3. Associer davantage les médias dans la gestion des risques

    Relais incontournable dans l’information du grand public, les journalistes jouent un rôle crucial aussi bien dans la gestion des risques que dans la gestion de crise. Il est essentiel que les pouvoirs publics et les acteurs de la gestion de crise incluent davantage les médias en les faisant participer aux exercices, comme c’est déjà le cas lors des exercices portant sur le risque nucléaire avec les médias conventionnés.

    4. Développer une stratégie d’influence sur les risques majeurs (grande cause nationale)

    Enfin, ces actions nécessitent en amont une réelle prise de conscience collective. Là encore, la communication a un rôle central à jouer pour inscrire la prévention des risques majeurs comme une priorité nationale. Afin d’accroître la visibilité de ces risques et sensibiliser davantage les citoyens, l’obtention du label « grande cause nationale » au profit des risques majeurs serait un signe fort de volonté de renforcer la culture du risque en France et placer le sujet au cœur du débat public.

    Au-delà de seule reconnaissance politique du sujet, c’est une réelle opportunité de donner un coup d’accélérateur aux messages de sensibilisation et de prévention grand public, notamment via des campagnes sur les télévisions et radios publiques.

    Ludovica Giobbe et Chloé Leroux, Consultantes
    Texte intialement paru dans l’édition 2017 de 365°, le news tank de Vae Solis Corporate


    Trois questions à Anette Rey,
    vice-présidente affaires publiques et communication de Bristol-Myers Squibb France

    Vae Solis Corporate. Quel est selon vous le rôle des entreprises, aux côtés des pouvoirs publics, dans la diffusion de la culture du risque auprès des populations ?

    Anette Rey. Les entreprises jouent un rôle crucial dans l’évolution de la prise en compte et de la préparation de la population aux risques majeurs. Chaque collaborateur d’une entreprise est aussi un citoyen et la sensibilisation que peut mener une entreprise envers ses personnels les concerne également dans leur dimension privée et citoyenne. Ainsi, par leur politique volontariste de prévention des risques, les entreprises contribuent certainement, en parallèle des pouvoirs publics, à diffuser la culture du risque.

    VSC. Pour les entreprises, l’enjeu de la formation est double : continuité de l’activité et survie de l’entreprise ET protection des individus. Comment garantir les deux ?

    AR. A mon sens, ces deux objectifs doivent être perçus comme complémentaires. Les entreprises sont exposées à des risques majeurs d’origines diverses (climatiques, pandémies, accidents, malveillances, conflits sociaux, défaillances techniques, erreurs, terrorisme, …). Elles sont donc amenées à gérer des situations imprévues voire extrêmes qui peuvent entraîner une incapacité de redémarrer les activités et de fournir les services attendus par les clients ou usagers. L’impact est alors extrêmement grave, perte financière lourde, perte de confiance des clients, des partenaires, sanction civile ou pénale… Les plans de continuité d’activité, mis en place pour réduire les impacts de ces situations devraient aussi permettre de garantir la protection des personnes. En prévoyant différents niveaux d’urgence, on peut intégrer le principe d’une diffusion (ou non) d’un message adressé au public ou à l’autorité compétente. Aussi, en cas d’incident grave dans lequel la sécurité ou la santé des collaborateurs serait en danger, les autorités peuvent avoir besoin d’informations qui leur permettront de mettre en place les mesures de secours nécessaires.

    VSC. Est-ce que votre entreprise serait prête à relayer les messages des autorités vis-à-vis des populations ?

    AR. De par la nature même de son activité, Bristol-Myers Squibb collabore tout naturellement avec les pouvoirs publics. En ce qui concerne le fait de relayer les messages des autorités à l’égard des populations, je pense qu’il faut différencier en fonction de la nature du risque visé, d’une part, et du secteur d’activité de l’entreprise, d’autre part, car il ne faut pas oublier que l’impact d’un message dépend de sa pertinence pour le public destinataire. Et les salariés – comme les citoyens – sont aujourd’hui submergés d’informations. Un risque sanitaire tel que l’épidémie de grippe saisonnière concerne l’ensemble de la population. Il me paraît légitime que toute entreprise désireuse de contribuer à l’effort de prévention diffuse les messages des pouvoirs publics. Pour d’autres types de risques, je pense en revanche qu’il faut nuancer : on ne peut pas imposer à tout type d’entreprise de sensibiliser ses employés à tout type de risque.


    Trois questions à Noria Souab,
    chef de l’unité communication de crise du ministère de l’Intérieur

    Vae Solis Corporate. Avez-vous constaté une évolution de la communication de l’Etat et de la sensibilisation aux risques majeurs depuis les attentats du 13 novembre ? Est-il nécessaire de renforcer la communication auprès du grand public ?

    Noria Souab. La France a connu plusieurs attentats à différentes périodes. A la suite de ce type de crise, on observe une réelle envie des citoyens de devenir acteurs. Ils sont alors demandeurs d’informations et de formations. Dès qu’on a vécu une crise, on sait comment cela se passe. La mémoire est toujours vive et contribue à la résilience, comme on a pu le constater au Japon avec les tremblements de terre. La culture du risque se développe avec l’expérience de la crise. Depuis les attentats de 2015, la communication des pouvoirs publics autour des risques majeurs via des canaux multiples s‘est développée. Des messages aux contenus adaptés aux différents publics et supports sont relayés régulièrement. Ainsi, la campagne de prévention sur « les gestes qui sauvent » a connu un réel succès.

    VSC. Quel est selon vous le rôle des entreprises, aux côtés des pouvoirs publics, dans la diffusion de la culture du risque auprès des populations ?

    NS. L’Etat n’est pas le seul acteur de la sécurité. Une crise est avant tout territoriale, donc les notions de groupe et de chaîne de réponse sont essentielles. La responsabilité de l’entreprise s’opère à deux niveaux. En matière de prévention, elle est un véritable relais d’information. Elle est un vecteur qui permet d’inculquer les bons gestes à ses salariés, aux visiteurs et autres parties prenantes. En matière de gestion de crise, elle est un partenaire de l’Etat, associée à la réponse à la crise et/ou au maintien du service public pour les opérateurs d’importance vitale. A titre d’exemple, pour l’Euro 2016, nous avions associé Euro SAS à toutes les réunions préparatoires, aux côtés de la SNCF et la RATP, et dans la gestion de la communication de risque ou de crise. L’entreprise est un maillon indispensable de la chaîne de la gestion des risques.

    VSC. A travers l’exercice Sequana 2016, la Préfecture de police a souhaité tester la coordination entre les différents acteurs concernés par le risque inondation. Quels ont été les points forts de cet exercice et quels sont selon vous les axes d’amélioration ?

    NS. Il y a eu une véritable communication autour de l’exercice, ce qui de fait contribue à renforcer la résilience des Français sur le risque inondation. Cependant Sequana a été un jeu sur table pour le volet communication de crise. Ce biais d’exercice n’a pas permis de jouer un aspect pourtant essentiel d’un tel événement (perception par l’opinion publique et retour). Sur la coordination opérationnelle, tout s’est très bien passé et les entreprises ont joué le jeu sérieusement. Au niveau de la coordination entre le public et le privé, avoir intégré dans la cellule de crise des opérateurs privés (SNCF, RATP, opérateurs nucléaires, etc.) a été crucial car cela a permis de décloisonner les systèmes de transmission de l’information et de communication : nous avons désormais un contact dans chacune des entités concernées par le risque.


    Voir aussi…
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