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    05Juil2019
    La presse quotidienne régionale : Vecteur actuel ou passé pour informer les territoires ?

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    Le 21 mai 2019, à moins d’une semaine des élections européennes, le Président de la République Emmanuel Macron a décidé de s’adresser aux Français via une interview donnée aux principaux titres de la presse régionale. Deux journaux refusent : Le Télégramme et la Voix du Nord, dénonçant l’obligation de relecture imposée par l’Elysée et la verticalité de la démarche du Chef de l’Etat qui ne différencie pas les territoires entre eux en offrant le même discours aux Alsaciens, aux Picards, aux Auvergnats, ou aux Provençaux. Le Président Macron n’est pas le premier à avoir recours à la presse quotidienne régionale, afin de faire passer un message politique. Avant lui, Nicolas Sarkozy, en 2006, avait annoncé sa démission du gouvernement et sa candidature à la présidentielle de 2007 par une interview collective accordée à 60 titres régionaux et départementaux [1]. Plus récemment, en 2014, Nicolas Sarkozy, alors en campagne pour prendre la tête des Républicains, a organisé des moments « face aux lecteurs » avec les abonnés de La Provence, Nice-Matin, L’Est-Républicain. Les politiques ont régulièrement recours à la presse régionale comme alternative à la presse quotidienne nationale lors de la mise en place d’une opération de communication. Cependant, dans un pays jacobin comme la France, où la presse régionale est régulièrement déconsidérée, la presse quotidienne régionale (PQR) peut-elle représenter un moyen efficace de toucher les Français dans les territoires ?

    Malgré les difficultés financières, le nombre d’abonnés en baisse, les équipes toujours plus réduites dans les rédactions, la presse régionale continue de faire partie intégrante de la vie des Français. La presse régionale fait partie du quotidien des Français, en informant les populations sur l’actualité nationale, mais aussi en publiant des informations de proximité, positives comme négatives sur la vie du village, du quartier, de l’agglomération, du département. Souvent décriée pour la qualité de ses contenus, dans un monde médiatique du temps court et de l’instantanéité, la presse régionale fait vivre nos territoires, entre terroir, faits divers, politique municipale et résultats sportifs du club de football du village. L’information diffusée dans les 53 titres de la presse régionale et départementale est une information populaire, accessible, toujours plus proche du quotidien connu par l’immense majorité des Français.

    La presse quotidienne régionale bien plus diffusée que la PQN

    La presse quotidienne régionale (PQR) est la première source d’information imprimée quotidienne en France, avec près de 3 900 000 exemplaires vendus par jour. A titre de comparaison, les 8 titres français de la presse quotidienne nationale (Le Monde, Le Figaro, Libération, La Croix, L’Humanité, Les Echos, L’Opinion, Aujourd’hui en France) diffusent chaque jour 1 200 000 exemplaires. Ces données chiffrées nous présentent une chose plus qu’importante : le lectorat français est friand de son journal régional, celui qui parle du national comme du concret connu dans le village ou dans le département. La presse régionale est ainsi la véritable presse populaire française, par une diffusion de masse dans les foyers. Malgré tout, quotidiens régionaux comme nationaux connaissent une véritable crise de la presse papier : les ventes de quotidiens nationaux ont diminué, en moyenne en 2018, de 2,8% contre 4,21% pour les quotidiens régionaux et départementaux.[2]

    Une actualité au plus proche du quotidien

    La spécificité des journaux régionaux réside la cohabitation entre le traitement de l’actualité nationale, qui prend souvent la une et les premières pages du journal et l’existence d’un véritable journal dans le journal : une partie locale, rédigée par une équipe de journalistes sur le terrain, présente devant les matchs de football de CFA2 et dans les Assemblées générales du club du troisième âge. Au-delà de ces clichés, qui représentent tout de même une partie intégrante des feuilles locales présentes dans les journaux quotidiens régionaux, présenter l’actualité de manière très localisée permet aux médias régionaux de fournir à la fois une analyse nationale mais aussi municipale, et ce dans les 36 000 communes françaises. D’après Loïc Ballarini [3] et son analyse de la presse régionale et locale en Bretagne, les articles des feuillets locaux des journaux régionaux et des journaux locaux sont divisés entre articles pratiques relatifs aux services locaux, articles sur l’actualité sportive locale puis informations sur la politique locale. Cet ancrage local de la presse permet aux décideurs politiques de diffuser leur parole politique : les journalistes locaux couvriront les initiatives locales des partis politiques, mais aussi les interventions et prises de décision des parlementaires de la circonscription et du département. Dans le cadre d’une campagne nationale initiée par un parti politique ou bien par le gouvernement, la presse régionale couvrira la campagne dans ses pages nationales quand les pages locales traiteront les déclinaisons locales de cette campagne. L’exemple de la couverture médiatique du Grand débat national lancé par le Président de la République Emmanuel Macron en janvier 2019 est criant : les réunions en présence du Président étaient décrites dans tous les médias, tandis que les réunions publiques locales organisées à l’initiative d’élus ou de collectivités territoriales étaient couvertes dans les pages d’actualité municipale.

    58% des français ont une opinion favorable de leur Maire : cette fonction représente celle de l’homme politique en qui les Français ont le plus confiance. [4] Cette confiance est liée en partie à la presse régionale : le Maire d’une commune est cité en moyenne 3,5 fois plus que les autres composantes de la vie politique locale (conseillers municipaux d’opposition, sections locales de partis politiques etc) dans la presse régionale.[5] Les paroles du premier magistrat d’une commune et ses actions en faveur des populations de sa ville ou de son village sont relayées dans les pages locales des quotidiens et hebdomadaires régionaux : dans les villages français, la presse régionale reste le seul moyen d’avoir accès à l’information sur la vie de la commune, entre événements associatifs et vie politique municipale.

    Cependant, bien que la presse régionale soit davantage lue que la presse nationale, son audience n’est ni uniforme, ni homogène : des importantes disparités existent, ce qui relativise le rôle de la presse quotidienne régionale comme moyen efficace de toucher les Français dans les territoires.

    Lire la presse régionale : une habitude marquée socialement et en déclin

    Tous les Français ne lisent pas autant ni de la même manière la presse régionale. Une distinction peut être réalisée en fonction des classes sociales. A titre d’exemple, 50% des agriculteurs lisent la presse tous les jours, et 99% des agriculteurs lisant un quotidien plus d’une fois par semaine lisent un titre de la presse régionale. A l’inverse, 38% des inactifs et sans-emplois déclarent ne lire jamais ou presque jamais la presse quotidienne. Une opposition est aussi visible entre les ruraux et les urbains, et plus particulièrement avec les habitants de la capitale et ceux du reste du pays. Sur 100 ruraux lisant au moins une fois par semaine un quotidien, ils sont 94 à lire un titre régional. A Paris, c’est très largement la presse quotidienne nationale qui capte l’intérêt des habitants : 99% des parisiens lisant un quotidien au moins une fois par semaine choisiront un journal quotidien national.[6]

    Avec l’émergence de l’informatique, d’Internet, des smartphones et des réseaux sociaux, les pratiques autour des métiers de la communication, y compris en communication politique, ont changé. La presse quotidienne, bien qu’étant lue par les décideurs et par les classes supérieures, ne rentre pas dans chaque foyer. A contrario, Internet, à l’image de la radio puis de la télévision respectivement dans les années 1940 et 1970, a fait son entrée dans presque chaque maison française. D’après Médiamétrie, la France comptait 53 millions d’internautes en avril 2019, soit 84% des Français âgés de plus de 2 ans. Le nombre d’internautes ne cesse de croitre en Europe comme en France : les français ont fait évoluer leur rapport à l’information, préférant des contenus gratuits, disponibles sur les réseaux sociaux, au désespoir des journaux papiers qui perdent chaque année des abonnés.

    Les 53 titres de la presse quotidienne régionale représentent ainsi toujours une presse française de masse, populaire, à laquelle les Français sont attachés et continuent de plébisciter les contenus, entre analyses nationales et informations locales. Malgré l’émergence de nouveaux supports, entre Internet et réseaux sociaux, la presse régionale reste la seule véritable presse populaire en France, celle qui parle du concret connu par les populations françaises. Tous les quotidiens, et plus généralement l’ensemble des acteurs du monde médiatique traditionnel, font face à un défi pour l’avenir : comment conserver ce rôle de vecteur de l’information dans les territoires, face à l’émergence d’Internet et des réseaux sociaux ?

    Luca Pozzo

    [1] https://www.lexpress.fr/actualite/politique/sarkozy-promet-une-rupture-tranquille_461571.html [2] Alliance pour les chiffres de la presse et des médias, rapport d’avril 2019 [3] Ballarini, Loïc. « Presse locale, un média de diversion », Réseaux, vol. 148-149, no. 2, 2008, pp. 405-426. [4] 58% des Français ont « très confiance » et « plutôt confiance » dans le maire de leur commune. « Baromètre de la confiance politique », OpinionWay pour CEVIPOF, vague n°10, janvier 2019. [5] Ballarini, Loïc. « Presse locale, un média de diversion », Réseaux, vol. 148-149, no. 2, 2008, pp. 405-426.[6] Ministère de la Culture, « Les pratiques culturelles des Français », 2008