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    20juin2016
    Inondations en Ile-de-France : avons-nous échappé au pire ? par Chloé Leroux

    VSC

     crue seine

    « L’eau n’avait pas encore atteint sa côte historique lorsque l’électricité s’est soudain interrompue. Les immeubles ont brusquement été plongés dans le noir et les familles, privées de tout. Il n’y a plus de lumière, plus d’ascenseurs, de chauffage, d’électroménager, d’ordinateurs. Une eau saumâtre coule des robinets. Les écoles ont fermé. Un tiers de Paris est dans le noir, des dizaines de quartiers dans l’eau. Des immeubles menacent de s’effondrer. Malgré les appels de la préfecture à quitter la ville, peu de Parisiens sont partis et ils sont désormais pris au piège. Les gares sont inondées et les transports publics paralysés. Une partie du RER, la majorité du métro sont noyés. Les ponts sont impraticables, les rues, les périphériques ne sont plus accessibles, de même qu’une partie des autoroutes. L’essence a de toute façon été rationnée »[1].

    Nous ne sommes pas dans la science fiction. Ce 3 juin, lorsque la Seine a atteint son pic de crue, la capitale a échappé de peu au scénario catastrophe.

    Il y a quelques mois, le risque inondation en Ile-de-France, pourtant prévisible, rendait indifférents les Parisiens. L’exercice Séquana et les différentes campagnes de communication de la Préfecture de Police et de la Mairie de Paris ont indéniablement renforcé la connaissance des Franciliens sur ce risque. Est-ce pour autant suffisant et cela nous permet-il d’affirmer que la population est prête à faire face à un tel événement ?

     Le pire est toujours derrière nous

    La loi de modernisation de 2004, relative à l’organisation de la sécurité civile, s’est inspirée des leçons tirées des crises passées pour placer le citoyen au cœur du dispositif de la sécurité civile. Selon ce texte, « la sécurité est l’affaire de tous »[2]. Le citoyen est désormais responsable de sa propre sécurité. Cependant, en est-il conscient et connaît-il ses responsabilités face à une crise majeure ?

    Force est de constater que l’approche techno-centrique semble toujours prévaloir, au détriment d’une approche transversale et systémique qui considérerait le risque dans son ensemble en tenant compte des composantes pluridimensionnelles qui caractérisent notre société (typologie des risques, culture, population, espace, temps, acceptation du risque, réactions en chaîne, etc.). Nous sommes, de plus, confrontés à un obstacle majeur au cœur d’un réel paradoxe ; nous attendons que le pire se produise pour faire évoluer les situations, or nous pensons dans le même temps que le pire est derrière nous. A cela s’ajoute un constat qui ne facilite pas le progrès en matière de gestion de crise ; En l’absence d’une définition précise des rôles, chaque partie prenante fantasme sur les moyens des autres. 

    Informer ne suffit plus

    Les campagnes d’information ne sont pas suffisantes, car elles sont essentiellement axées sur l’aléa et la surveillance. De ce fait, elles sont exclusivement destinées à la prévention. Nul ne peut reprocher aux pouvoir publics et aux acteurs de la crise de ne pas mettre à disposition des citoyens des informations sur le risque inondation. Aujourd’hui, les parties prenantes communiquent, mais cela ne suffit pas, car le citoyen n’est pas toujours conscient d’être responsable de sa propre sécurité et méconnait encore son rôle d’acteur de la sécurité en cas de crise. De plus, face à la volatilité de l’information, et face à « l’infobésité »[3], c’est-à-dire à la surabondance informationnelle, l’information ne suffit plus, elle s’enchaîne et s’éteint à défaut de s’accumuler.

    Par ailleurs, alors que les pouvoirs publics tentent de communiquer sur des sujets anxiogènes, les entreprises, quant à elles, limitent leur communication à destination des citoyens. On peut comprendre l’importance des exercices pour tester la coordination entre les entreprises aux activités d’importance vitale et les institutions. Cependant, cette dimension expérimentale ne suffit pas, car la réussite d’une gestion de crise ne se limite plus uniquement à la bonne coordination entre ces acteurs. Le facteur humain y joue un rôle central. C’est pourquoi, l’intégration du citoyen au cœur du processus de gestion de crise n’est désormais plus une option. Il s’agit bien d’une condition sine qua non au bon déroulement de la gestion de crise.

    Une culture de la crise au service de la gestion des risques

    Le renforcement de la culture du risque en France ne peut se dissocier d’une culture de la crise en direction de la population. Elle se démarque de la culture du risque dans la mesure où, celle-ci ne repose pas uniquement sur la représentation culturelle des risques mais sur un effort produit par les organismes pour influencer cette perception et la représentation des risques[4].

    La culture du risque se limite aujourd’hui à la connaissance et à l’acceptation du risque par la population. Or, pour qu’une société résiliente puisse émerger, elle doit être préparée à une culture de la crise. C’est parce que les Japonais appréhendent dans leur quotidien le risque de tremblement de terre que ces derniers y sont préparés et ont les gestes adéquats lorsqu’un tel événement se produit.

    La communication est en mesure de contribuer à cette culture de la crise. Pour ce faire, l’Etat et les entreprises ne peuvent plus se contenter d’une démarche de communication en cas de nécessité ou d’obligation. Il doit s’agir d’une démarche offensive qui relève d’une stratégie globale de communication sur les risques majeurs. Pour être efficace, elle doit être construite et reposer sur la concertation et sur la collaboration entre les différents acteurs, qu’il s’agisse de l’Etat ou des entreprises. L’interdépendance du système et des acteurs, justifie cette approche transversale qui intègre le citoyen au cœur de la crise. 

    Développer une stratégie offensive de communication sur les risques majeurs

    Plusieurs actions peuvent être mises en place pour renforcer la culture du risque inondation en Ile-de-France. Pour être effectives, ces démarches doivent s’inscrire dans une stratégie globale de gestion des risques majeurs (environnemental, Nucléaire, Radiologique, Biologique, Chimique et Explosif) en France et doivent être élaborées collectivement avec l’ensemble des parties prenantes.

    Renforcer la formation aux risques

    Dans un premier temps, renforcer la formation aux risques tels que le risque inondation semble opportun pour renforcer la culture de la crise et faire participer le citoyen. Les exercices comme Séquana sont utiles mais il serait intéressant d’encourager davantage les citoyens à participer à ce type d’exercice. Bien qu’essentiel, il vise principalement à tester la coordination entre les différents acteurs de la crise (institutions, acteurs de la sécurité civile, entreprises, etc.) Peut-être est-il envisageable de prioriser le rôle du citoyen dans cette gestion de crise ?

    Sensibiliser l’individu dès la scolarité

    Par ailleurs, les études et l’expérience de certains pays prouvent que la préparation dès le plus jeune âge à la gestion de crise permet de renforcer la culture du risque dans un pays. Il serait intéressant de créer au collège, par exemple, une journée obligatoire de prévention et de sécurité civile pour apprendre aux collégiens les bons reflexes et pour les préparer aux risques majeurs (technologiques et environnementaux). Les modules proposés au cours de cette journée pourraient être déterminés en fonction de la cartographie des risques dans chacune des régions. Les plans de prévention des risques (PPR) établis par chaque commune pourraient faciliter ce travail.

    Inscrire les risques majeurs comme une priorité nationale

    Enfin, ces actions nécessitent en amont une réelle prise de conscience collective et s’inscrivent dans la stratégie globale de prévention des risques majeurs qui ne se limite pas uniquement au risque inondation. Nous pensons, là encore, que la communication a un rôle central à jouer pour inscrire la prévention des risques majeurs comme une priorité nationale. Afin d’accroître la visibilité des risques majeurs et pour y sensibiliser davantage les citoyens, nous pensons que l’obtention du label « grande cause nationale » au profit des risques majeurs pourrait renforcer la culture du risque en France et placer le sujet au cœur du débat public.

    Depuis 1977, ce label attribue chaque année la grande cause nationale à un collectif associatif ou à une organisation à but non lucratif, défendant une cause d’intérêt général. Au-delà de seule reconnaissance politique du sujet, c’est une réelle opportunité de donner un coup d’accélérateur aux messages de sensibilisation et de prévention grand public, notamment via des campagnes sur les télévisions et radios publiques.

    Si un regard tourné vers le passé contribue à la mémoire du risque, et si un regard sur le présent permet d’analyser les changements, c’est bien un regard tourné vers l’avenir qu’il convient d’adopter pour préparer le citoyen à penser l’impensable et à accepter l’inacceptable. Mais pour cela, encore faut-il que la société civile développe un langage commun et une pratique collective de la gestion de crise.

    [1] Laudrin, Sophie, « Comment Paris se prépare à la crue du siècle ? », Le Monde, 2013

    [2] Loi n°2004-811 du 13 août 2004 de modernisation de la sécurité civile

    [3] Wolton, Dominique, Informer n’est pas communiquer, CNRS Ed, Paris, 2009

    [4] Crocq, Louis, Huberson Sophie, Vraie Benoit, Gérer les grandes crises sanitaires, écologiques, politiques et économiques, Odile Jacob, Paris, 2009

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