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    26fév2018
    Affaire Lactalis : un regard outre-Atlantique pour déchiffrer un scandale surpolitisé

    blog_VSC

    Parfois, il suffit d’un regard extérieur pour mieux voir les coulisses d’une crise. Si très peu d’encre a coulé dans les médias anglophones sur l’affaire Lactalis —les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Australie n’ayant pas eu à subir le retrait de produits contaminés de ce mastodonte français de l’agroalimentaire— un reportage (‘My Baby Almost Died’: Formula Scandal Sends Shudders Through France) écrit par la correspondante du New York Times à Paris, Liz Alderman, dénonce les failles structurelles du système dans lequel la contamination est survenue, tout en montrant le visage humain de cette crise : deux aspects qui paraissaient absents de l’emballement médiatique français.

    Le reportage en question prend pour point de départ le témoignage d’une mère, Ségolène, dont le fils est victime de la salmonelle, contractée selon elle en consommant des produits Lactalis. En France, on connaît et on martèle les chiffres : 38 nourrissons malades en France et en Espagne, des milliers de produits retirés des étagères des plus grands distributeurs, 83 pays affectés par ces retraits. On connaît moins l’histoire de ces mères comme Ségolène qui a dû arrêter de travailler pour prendre soin de son fils Noan et a été contrainte de l’hospitaliser à 3 reprises. « Mon bébé a failli mourir. » dit-elle. Un point de vue qui n’apparaît pas dans les médias français, lesquels privilégient plutôt les angles de la responsabilité de l’entreprise et des autorités publiques, voire celles des ministres en fonction depuis moins d’un an : un sujet médiatique plus en vogue quel que soit l’affaire.

    Au lieu de se plonger dans les querelles partisanes visant les ministres comme Bruno Le Maire ou Stéphane Travert, Liz Alderman pointe les mécanismes de surveillance inadéquats selon elle sous la responsabilité non seulement de l’Etat français—quel que soit le gouvernement depuis les premières contaminations en 2005—mais aussi celle de l’Union européenne. Lactalis avait déjà découvert de la salmonelle dans l’environnement d’une partie d’une de leur usine à Craon, en Mayenne, en août et en novembre 2017. L’entreprise choisira pourtant de ne pas alerter les autorités publiques. La journaliste rappelle que, selon la loi française, une entreprise agroalimentaire n’est pas obligée d’informer les autorités publiques d’une contamination si elle détermine, dans le cadre de ses propres examens, que ses produits n’ont pas été touchés. Elle souligne également les mêmes faiblesses de contrôle dans d’autres pays européens, alors que le marché unique permet la circulation de produits alimentaires d’un pays à l’autre sans inspection supplémentaire.

    Les médias hexagonaux ont relayé les débats sur le « laxisme de Lactalis », le manque de réactivité de la part des ministres, et la baisse d’effectifs au sein de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Dans la foulée, a-t-on oublié l’essentiel—que les retombées de ces erreurs ont un visage humain et que, au-delà de la responsabilité, il y a aussi des solutions ?

    Les médias vivent de plus en plus du sensationnalisme, et, à la suite des changements électoraux récents, la tentation de récupération politique tombe à pic. Ceci vaut autant pour la France que pour les Etats-Unis, où tout événement paraît ausculté sous le prisme de la polarisation politique. Dans un tel contexte, c’est peut-être le regard des autres, détaché et moins influencé par nos propres préoccupations, qui peut nous aider à nous connaître.


    Jonathon Holler, consultant Vae Solis Corporate

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