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    22Jan2018
    La grande muette gagne les cœurs sans perdre l’esprit, par Ghislain de Franqueville

    blog_VSC

    Ou quand être désigné variable d’ajustement budgétaire
    permet paradoxalement de (re)dorer son blason.

    Le 28 octobre 1997 voyait votée la loi qui mettait fin à la conscription, celle-ci ne trouvant plus de pertinence dans la doctrine stratégique d’après-Guerre Froide. Trente ans plus tard, le chef d’Etat-major des armées démissionnait de ses fonctions à l’issue d’un différend avec l’exécutif suprême, sur fond de lutte contre des ajustements budgétaires douloureux. L’analyse de cette séquence médiatique, première historique, montra qu’il emmenait avec lui l’opinion publique, à qui l’on présentait ses protecteurs vulnérables aux menaces et le nouvel objet de son attention publiquement rudoyé. Opération habile ou ferveur spontanée, les applaudissements réservés au général de Villiers à sa sortie définitive de Balard ont fait le tour des réseaux sociaux et caractérisé une opinion désormais gagnée à l’avis de la grande muette. Mais ce qui nous apparaît être un retournement radical d’opinion est aussi et surtout le fruit d’une longue maturation au terme de laquelle la composante budgétaire a finalement fait sauter la soupape.

    Photo : AFP / Ludovic MARIN

    Armées récipiendaires de la médaille de l’indifférence

    Professionnalisées, les armées se sont fondu dans le paysage et le nombre de leurs implantations s’est réduit au point de leur faire perdre considérablement en visibilité. Cette nouvelle armée s’est en outre distingué de ce qui était connu auparavant comme la « nation en armes » pour ne devenir aux yeux de beaucoup qu’un outil de politique étrangère, distendant de ce fait le lien qui l’unissait au monde civil. Cette distension du lien armée-nation n’a paradoxalement pas altéré l’image de la première. Entre 1990 et 2007, le pourcentage des Français ayant une bonne opinion des armées est ainsi passé de 74% à 87% [i]. Et 20 ans après la fin de la conscription, 88% des Français en ont une bonne opinion [ii].

    Mais ces bons résultats ne sont pas révélateurs de ce qu’est la réalité concrète du lien. Dans Replacer l’armée dans la nation (Economica, 2012), le commandant Esquerre explique que les années 2000 ont vu au sentiment antimilitariste des années 70 se substituer le sentiment « amilitariste », paradoxe d’une armée à l’image favorable mais générant un intérêt décroissant. Il avançait alors en 2012 les moyens de faire en sorte que « le corps militaire ne devienne pas un corps étranger ». Force est de constater que cinq ans plus tard, aux recettes classiques de communication et d’information se sont en effet ajouté des mécaniques d’influence de basse intensité qui portent du fruit.

    Soft power désarticulé mais efficace

    Gagner les cœurs et les esprits. Le fameux effet majeur[1] des doctrines Lyautey et Galula ne s’applique pas qu’aux corps expéditionnaires, et les képis étoilés l’ont bien compris : l’attachement entre le soldat et le peuple bénéficiaire de la force de ce dernier ne peut se limiter à la seule Journée Défense-Citoyenneté, ni aux écrits d’officiers, quand bien même ils s’expriment plus fréquemment qu’avant. La majorité de leurs publications constitue « la vitrine de l’excellence encore maintenue des armées françaises » mais « le propos s’arrête là, parce que l’interdiction faite au militaire de participer au débat stratégique [fait] qu’il n’ose plus [s’]exprimer [iii] », estime le général (2S) Vincent Desportes, au milieu d’autres qui, libérés de leur devoir de réserve, n’hésitent pas à prendre la plume pour que la grande muette s’exprime par canaux officieux.

    Ils ne sont pas les seuls à prendre le relais d’un porte-parole soumis à un mutisme relatif. En témoigne l’action –non-coordonnée mais non moins efficace– de « blogueurs défense » influents, crédibles, prêchant la bonne parole à qui veut bien l’entendre [2]. Les community managers officiels, hyperactifs, contribuent certes à séduire et informer les internautes, mais ces nouveaux relais d’opinion sont essentiels. Néanmoins, rien ne valant la sensibilisation directe pour convaincre, l’effort se porte aussi sur le terrain via de multiples immersions (Executive Programs, Partenariat Grandes Ecoles, VOA, échanges Sciences Po, etc.) visant l’influence douce de long-terme. Objectif : que les cadres civils de demain soient des alliés dès aujourd’hui. D’autres vecteurs d’influence comme les réseaux IHEDN, le Service historique de l’Armée, divers instituts officiels et certains réseaux de réserve opérationnelle (Marine nationale notamment) contribuent enfin de façon non négligeable à ce déploiement d’un « soft power » peu articulé mais efficace.

    Sectionner le nerf de la guerre, recoudre le lien armée-nation

    « Les frères Kouachi et Amédy Coulibaly [sont] 3 salopards qui eurent plus d’influence sur la politique de défense que tous les citoyens honnêtes qui faisaient remarquer depuis des années que nos armées craquaient de tous les côtés. [iv] » estime le colonel (ER) et écrivain Michel Goya. L’inadéquation entre mission de défense du territoire et moyens mis à disposition de ceux à qui elle échoit a en effet été mise au jour de façon criante à l’occasion du déploiement de l’opération Sentinelle post-attentats. Alors que les sujets de surcoût des Opex ne trouvaient que peu d’écho, l’opinion s’est sentie bien plus concernée lorsqu’il s’est agi du territoire national. Les reportages multiples sur le rythme dur et les conditions de vie des unités en patrouille ont achevé de convaincre des Français qui étaient, en mai 2017, 55% à estimer que leur budget ne permettait plus aux armées de remplir leurs missions [v]. Et les spectateurs influents de la lutte interministérielle Bercy-Brienne n’ont pas manqué d’insister sur le fait que les armées servaient « comme toujours » de variable d’ajustement budgétaire.

    C’est paradoxalement les dommages subis par les finances de la défense, dans un contexte sécuritaire tendu, qui lui auront rendu un service indirect et contribué à ce que le général de Villiers remporte in fine une manche décisive en termes d’image. La bataille de la com est-elle en passe d’être gagnée ? Possible. Pour autant, la guerre des chiffres ne l’est pas encore… affaire à suivre avec la future loi de programmation militaire.


    Ghislain de Franqueville, consultant Vae Solis Corporate
    Texte intialement paru dans l’édition 2018 de 365°, le news tank de Vae Solis Corporate




    [1] L’effet majeur est une notion-clé de la méthode de raisonnement tactique qui correspond à l’effet à obtenir sur l’ennemi, dans un cadre espace-temps donné et dont la réussite garantit le succès de la mission reçue.
    [2] Michel Goya (La Voie de l’Épée), Florent de Saint-Victor (Mars Attaque), Laurent Lagneau (Opex 360), Bénédicte Chéron (Traces de Guerre), la communauté Theatrum Belli, etc.
    ——-
    [i] Barbara Jankowski, « Les relations armées-société en France », Pouvoirs, n°125, avril 2008
    [ii] IFOP-DICoD, mai 2017
    [iii] FigaroVox, 15 janvier 2016
    [iv] La Voie de l’Épée, juillet 2017
    [v] IFOP-DICoD, mai 2017

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